Bienvenue Visiteur Liens Web | Top liste | Recommandez-nous | Contact 10 Sept 2010 - 13:37 
   
  Les tribulations d'un pêcheur sachant pêcher I
Transmis par: remi38 actif Mardi, 02 Mars 2010 @ 00:00




Je fais passer délicatement le grain de lupin dans l’aiguille à locher empruntée à nos pêches au sandre. Le nylon de 12/°° suit. Un nœud plat.
Là, ça vient de sauter … en plein sur le coup !
Bon, au deuxième.
Les ronds concentriques animent encore la surface de l’étang.
J’aurais dû le prévoir plus long ce foutu brin de nylon.
La surface s’apaise.
Deuxième nœud plat enfin réussi, une première victoire. Le nœud sur l’hameçon maintenant. Pour la beauté du geste, il faut tenter le nœud de cuiller sur ces six centimètres de fil arachnéen.
Tiens, à propos d’Arachné, les gerris ont repris leur sarabande. Leurs cercles délicats et aussitôt disparus n’ont plus rien à voir avec le séisme aquatique d’il y a cinq minutes. Elles sont encore là, de toute façon, c’est sûr. Et puis celle qui t’a fait un départ ne devait pas être seule.
Voilà, resserrer doucement, ne pas laisser les deux millimètres qui dépassent repartir hors de la boucle.
Ah, ce départ ! … comme au sandre, les spires qui se libèrent du moulinet, pick-up ouvert, le fil qui se fait la belle.
Le nœud enfin se referme sur lui-même, je contemple mon montage, avec le sentiment de l’artisan devant sa belle ouvrage. Corps de ligne en 26/°°, une olive de 30 grammes coulissante, un mètre de nylon de 24/°° ligaturé sur un hameçon N°7 et, pendant fièrement à la courbure du précité hameçon, la dernière trouvaille, estampillée La Pêche et les Poissons, la révolution, quatre petits centimètres pour moi, un grand pas pour l’humanité pêcheuse de carpes : Le cheveu, Mon cheveu.
Révolution peut-être, mais la carpe de tout à l’heure a refusé de se laisser embastiller et si mon nylon s’évadait avec un bel entrain, la reine de l’étang aussi. J’ai bien ferré après avoir laissé le fil se tendre, pourtant je n’ai pas pu entonner l’air fameux : « Ah, ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates, on les pendra ! ». En plus, mon cheveu s’est cassé, Lupin volait les aristos, les aristos ont volé Mon lupin.
Un lancer de coup droit propulse de nouveau mon montage à bonne distance, trente mètres au moins, ma canne retrouve sa fourche en bois. Les aimables gerris sur la surface glissent.




Vingt ans plus tard, quelques carpes ont tout de même été pendues, les pick-up ont été rabattus.

J’ai longtemps été pêcheur tout court avant d’être pêcheur de carpes. A cinq ou six ans, je retardais déjà le moment de prendre le dernier vairon de la journée de pêche familiale et quand du haut de mes onze ou douze ans je fus autorisé à arpenter les bords du Rhône, seul ou le plus souvent avec mon frère, je renonçais toujours avec regret au dernier chevesne à surprendre à la sauterelle, ou avec un simple bout de laine noué sur l’hameçon simple. Au fil de nos progrès techniques, de lectures d’articles qui invitaient à la découverte, d’affinités entre nos appâts et des poissons prévus, ou imprévus, le Rhône nous livra chevesnes, gardons, curieuses grémilles, sandres, quelques silures (premier et modeste exemplaire dés 1980), black-bass …



La rencontre avec les carpes tardait. Nous pêchions peut-être des secteurs peu fréquentés (une lône, était souvent le théâtre de nos exploits plus que le grand Rhône). En tout cas, je n’ai pas le souvenir de sauts spectaculaires qui auraient pu éveiller des vocations chez les pêcheurs prompts aux expériences que nous étions. John lui-même, le compagnon de nos pêches d’été, qui habitait Mâcon, devait avoir recours aux métaphores pour que nous puissions nous figurer le saut d’un de ces poissons : « Sur la Saône, dès fois, ça fait un bruit phénoménal, tu dirais un chargement de caillasse qui se déverserait dans l’eau ». Sourires épatés de notre part, hochement de tête respectueux devant des poissons d’outre-Rhône dont les performances sonores ne devaient rien à l’exagération, John n’a jamais été de ceux qui « applatent » comme dit mon ami Rémi.
La première carpe qui se prêta, très complaisamment, à un cliché souvenir constitue d’ailleurs une belle illustration de la relativité de la taille des poissons de cette espèce dès lors qu’ils se trouvent immortalisés sur une photo. L’anecdote mérite d’être racontée : cette journée d’été là, comme tous les jours de nos vacances, nous courions après les tanches et les poissons-chats dans les carrés (caissons créés lors des aménagements du Rhône par l’ingénieur Girardon). Arrivant dans un nouveau carré, nous découvrons échoué sur un banc de sable un énorme poisson. « Ouaoouh, cet engin, c’qu’elle est bel… ». Là, fin de l’envolée lyrique, de plus près, la carpe, car c’en est une, aurait eu droit aux 100% d’invalidité de la Sécurité Sociale des Cyprins si elle avait survécu : le malheureux poisson est sectionné net au-delà de la dorsale ! C’est un trois quarts (à grand peine) de trophée que John soulève pas très fièrement mais pour estimation du poids, six kilos auxquels un calcul digne d’un expert médico-légal ajoute une darne généreuse de trois ou quatre kilos. Nous n’avons jamais vu si gros poisson et pourtant nous ne pouvons que l’appeler « demi-portion » de 10 kilos ! La bête est impressionnante mais peu photogénique. John a son appareil et un hommage posthume s’impose, une touffe de roseaux providentielle fera l’affaire, John se place derrière ce pudique rideau végétal et prend la pose … « John, un peu plus bas, s’il te plaît, là, c’est moyen …». John adresse un sourire complice à la prospérité.
Je signale d’ailleurs à propos de cette anecdote et sans faire de prosélytisme qu’un poisson défunt se laisse aisément manipuler mais qu’évidemment c’est moins glorieux. Les séances photos, que je souhaite pourtant rapides, sont toujours un moment périlleux, je n’aime pas les sorties de sac au petit matin. Pour clore le chapitre photo, je dirais que ma préférence va clairement aux clichés qui mettent en valeur sans transformer systématiquement les carpes en Léviathans susceptibles d’engouffrer tout rond des anodontes de 10 centimètres ! D’une autre façon, certains poissons parmi le petit nombre de jolis spécimens que j’ai pu prendre pourraient être aisément sous-estimés et la mémoire doit prendre le relais de la pellicule pour leur restituer leur juste beauté, ce cas de figure est évidemment le plus frustrant. Les photos de nos carpes sont nos madeleines de Proust : elles font ressurgir des moments forcément magiques, on les préfère réussies.

A propos de moment magique, le lecteur se demande sûrement quand l’auteur de ces lignes finira par la prendre sa carpe, depuis le temps qu’il l’attend ! Pour faire court, je dirai que c’était une commune mais qu’elle fut exceptionnelle.


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