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  Les tribulations d'un pêcheur sachant pêcher II
Transmis par: remi38 actif Mardi, 16 Mars 2010 @ 19:50




Aux origines j’étais donc Pescator Ignorantissimus : le montage décrit plus haut situe la technique de départ. Quelques années après et quelques articles dans la pêche et les Poissons plus tard apparaît Pescator Tressus : les premières tresses apparaissant dans le commerce, supplantent le nylon, je raccourcis le bas de ligne (ce qui est une coïncidence heureuse d’un point de vue économique), une longueur de 30 à 40 cm s’impose comme base, les plus courts étant réservés aux montages flottants ou décollés. Un anti-emmêleur et un plomb de soixante grammes accompagnent ce deuxième stade de l’évolution. Je découvre les cannes spécialisées, une Garbolino Carpilège et une Shogun de 2 livres ¼. Je me se sens encore l’âme d’un pionnier dans les eaux que je fréquente. 1993, je rencontre Joël qui me transformera en Pescator Bouillettus, il faut lancer plus loin, plus lourd (11O grammes), trois wildies de 13 pieds et 3 livres reposent sur un rod-pod Technipêche, les détecteurs craignent la pluie même si l’ensemble est très léger (un octopode qui s’accommode des digues les plus chaotiques l’a supplanté, associé à trois optonics). Pour expédier mes lignes à la distance à la mode (et tout de même adaptée aux postes plus nombreux que je fréquente alors), je m’équipe de trois Daïwa SS2500. Les parties de pêche se terminent souvent par quelques lancers de distance, des techniques testées pour satelliser un montage, aujourd’hui, j’en retiens une dont Léon m’a fait la démonstration avec une de mes wildies un jour à Châlon, partir la canne devant soi, l’abaisser légèrement, ensuite d’un mouvement ample, amener le montage en position arrière, afficher à ce moment précis le masque de la détermination (la « gnaque », dirait le rugbyman Bernard Laporte) et « astiquer » joyeusement. Ce lancer peut être accompagné du fameux Kiaï, cher aux judokas, mais il n’est pas sûr que cela ait un impact balistique significatif. Pour ce type de gymnastique, les arrachés, en amnésia de 20 ou 3O livres se généralisent, ils se révèlent par ailleurs des auxiliaires utiles contre les dressènes. En lançant plus loin, les problèmes d’emmêlement du bas de ligne sont nombreux, je suis en pleine dérive capillaire, du cheveu je suis tombé dans les perruques ! J’expérimente à cette époque un certain nombre de montages, d’hameçons, de matériaux (le silkworm ayant eu ma préférence), j’utilise des petites sections de silicone pour créer un effet benthook. Pescator Bouillettus est un bricoleur. Et puis un jour je découvre le fluorocarbone, Rémi, encore lui, me fait tester les premiers bas de ligne combinés auxquels je fais encore le reproche d’emmêler parfois mais que j’utilise pour des pêches avec quelques graines posées et un montage au cheveu. Mais surtout, et là un petit fond sonore genre 2001 Odyssée de l’Espace serait le bienvenu, j’adopte pour la quasi-totalité de mes pêches un montage tout en fluoro avec D-Rig confectionné avec l’excédent de la ligature. Les premiers poissons que je vois cousus avec ce montage me convainquent immédiatement et en plus il n’emmêle jamais, je ne bricole plus, ça pêche !

Des petites boulettes de HPB à la fin des années 80 jusqu’aux bouillettes en passant par les graines, j’ai suspendu au bout de mes cheveux un certain nombre d’appâts et en retire quelques certitudes. L’alternative repose désormais sur un choix entre graines et bouillettes. J’ai passé quelques années à rouler des bouillettes, en étant assez rapidement convaincu que des recettes très simples, avec de bonnes qualités mécaniques pour le roulage, faisaient parfaitement l’affaire. En fait, je n’ai guère eu les moyens de procéder à des comparatifs sérieux, j’imagine d’ailleurs très mal comment on peut procéder à des tests fiables dans ce domaine. Quel protocole permettrait de juger de la valeur de telle ou telle poudre de perlimpinpin alors qu’une expérience de pêche ne peut jamais être reproduite dans les mêmes conditions ? Les conditions climatiques, d’eau (température, courant, turbidité, …), les dispositions alimentaires du supposé sujet d’expérience varient sans cesse, il se peut même tout bonnement que les carpes ne soient pas là. Il faudrait tester des formules dans des situations aux paramètres stables pendant un temps si long qu’elle dépasserait largement les ressources de patience de pêcheurs enclins par nature à modifier quelque chose lorsque ça ne marche pas. Aussi je me méfie de tous les trucs infaillibles qui ont révolutionné la pêche de la carpe le temps d’un numéro de magazine.



Pourtant je confesse que j’ai donné dans ce registre, au rayon des incongruités, je retiendrais deux hauts faits : le premier fut de récolter des quantités de gammares, de les faire sécher (à même le sol de la cave, c’était assez facile), de les broyer enfin pour les incorporer dans un mix à la manière d’une farine de poisson. Le résultat était assez probant du point de vue de l’odeur (et sûrement des carotènes) mais il avait le défaut d’alléger le mélange et d’affecter le roulage des bouillettes.
Autre trouvaille psychédélique, à la même époque, il y a une dizaine d’années, je concevais dans mon imagination enfiévrée le principe imparable de la bouillette effervescente. Cela reposait sur un concept particulièrement élégant dans sa formulation : démultiplier les effets d’attraction chimique de la bouillette en les véhiculant par l’effet mécanique d’une réaction effervescente. Séduisant, non ? Une petite visite au pharmacien du coin me permit d’acquérir la poudre « Vée » destinée à produire des boissons gazeuses. Pour moi, ce devait être le « Vée » de la victoire. Seul problème de mise en œuvre, l’interdiction évidemment d’ajouter un liquide dans lequel se serait dissout le précieux agent effervescent. Quelques essais de compression permirent cependant de sortir quelques prototypes artisanaux de cylindres suffisamment compactés et vaguement effervescents. Les farines assez légères utilisées (parmi lesquelles la fameuse farine de gammare qui avait fait ma renommée olfactive dans la cage d’escalier de mon immeuble) permettaient une diffusion assez spectaculaire (dans un pot à eau en tout cas) et des effets ascensionnels de particules du plus bel effet. Je tenais là la bouillette philosophale. Une recherche rafraîchit mes ardeurs : un brevet avait été déposé par une célèbre société allemande pour une amorce effervescente et rendait l’entreprise de breveter le procédé hasardeux. « Avec Bubulle, le poisson pullule » resta donc une idée sans suite mais je ne fus pas autrement surpris de voir des Anglais remporter le Championnat du monde à Fishabil avec des bouillettes extrudées, l’idée de l’appât soluble était bonne.
Pour en revenir aux appâts, j’ai beaucoup pêché à la graine, pour des raisons économiques et parce qu’elle satisfait aux pêches de bordure qu’impose souvent le Rhône, fleuve au courant puissant. Le maïs reste évidemment incontournable, je l’ai souvent décollé, des pêches cet automne m’ont rappelé à la simplicité et à l’efficacité de quelques graines, pas trop, posées. Pour créer de l’animation sur le coup, j’ai toujours eu un faible pour le blé et surtout pour l’avoine, mon père me disait d’ailleurs récemment que mon grand-père en donnait au cheval de la ferme lorsqu’il devait produire un effort important, il suffit de regarder le tapis de réception pour comprendre que les carpes apprécient cette céréale énergisante. Les graines ont l’inconvénient d’être peu sélectives, elles sont aussi trop légères pour être envoyées à grande distance. Depuis longtemps j’ai congelé des graines et quand apparurent les premiers sacs solubles (décrits dans la Pêche et les poissons), j’avais déjà mes amorçages autour du montage. J’ai croisé depuis cette méthode dans les colonnes des magazines et j’estime qu’elle est vraiment très efficace dans les pêches à la graine. Une récente expérience nous a encore démontré qu’amorcer sur une vaste zone avec une très grande quantité de graines produisait sur le Rhône beaucoup de poissons, mais pas des gros.
Depuis quatre ou cinq saisons, sous l’amicale pression, et avec le soutien logistique de Rémi, les bouillettes sont de nouveau le plus souvent au menu. Les conclusions sont assez nettes : la moyenne de poids est supérieure, l’éventail des postes et des spots accessibles infiniment plus grand. Le temps (et l’énergie) manquant, la solution de facilité est la bouillette du commerce. Sur des postes très ouverts, avec de longues zones profondes dans les bras morts par exemple, susceptibles d’héberger un nombre importants d’individus, j’approuve mon compagnon de pêche qui préfère des bouillettes de qualité pour exploiter ces zones dans la durée. En revanche sur le grand Rhône, le fleuve offre une multitude de postes, souvent limités dans l’espace (une centaine de mètres entre deux épis perpendiculaires, voire une digue immergée dans l’axe du courant), il est rare qu’ils aient un potentiel de beaux poissons très important. Les deux ou trois premières pêches sont alors les plus productives. J’ai ainsi cette année réussi sur des temps très courts des pêches que je n’ai pu renouveler sur ces postes. Sur le premier, au printemps, en deux heures, je touche cinq poissons de plus de dix kilos et je dois arracher les enfants à leur tas de sable pour photographier une miroir de 18,5 kilos. Elle reste le top de ce poste cette année. Sur un autre, début juillet, deux jours après une nuit «d’inauguration », je pêche un poste à 10 heures du matin, deux heures plus tard, je plie en ayant enregistré trois départs et une magnifique miroir de 20 kilos, le soir même je m’installe de nouveau deux heures pour toucher cinq poissons dont trois au-dessus de 10 kilos. Le poste ne m’accordera pas plus lourd, Rémi reprendra la même miroir quelques semaines plus tard. Pour en revenir aux bouillettes, je pense que la saison prochaine nous explorerons le plus grand nombre possible de ces postes restreints et que dans cette optique, et à moins de gagner au loto, nous devrons miser sur des appâts qui ne seront pas trop ruineux. Il semble que 15 à 20 kilos de bouillettes soient nécessaires pour « conditionner » le poisson et exploiter la zone par la suite. A l’époque lointaine où je roulais patiemment à la main de petites boulettes de HPB extraites d’une boite de la taille d’une conserve de thon, j’aurais conseillé de consulter à celui qui aurait évoqué la perspective de déverser (mais surtout de rouler) de telles quantités de billes.



J’ai longtemps été un pêcheur solitaire et j’ai toujours été passionné par toutes les pêches. Ma façon de pêcher la carpe en est influencée. J’ai toujours évité, fui conviendrait mieux, mes semblables au bord de l’eau. Je m’éloigne donc des coins reconnus où le poisson donne rendez-vous au pêcheur sociable, cela m’a valu des capots mais aussi de jolies découvertes. Chaque saison apporte son lot de nouveaux postes, je m’appuie sur d’anciens qui servent de bases en fonction des saisons, mais je recherche constamment de nouveaux sites. J’aime le mystère, le premier poisson sur un poste vierge, aller à l’étang prendre un poisson que d’autres ont déjà pris dix fois me semble l’équivalent « d’aller au Bois ». Je suis prudent devant le grégarisme qui affecte les carpistes, surtout quand ces rassemblements consistent à comparer ses gaules pour déterminer qui a la plus grosse. Je concède qu’ils sont aussi l’occasion d’échanges qui permettent de progresser et que les mouvements carpistes ont permis à la pêche de nuit d’avancer, même si la situation actuelle qui entraîne la concentration des pêcheurs sur une zone limitée va à l’inverse de ce que je recherche. Je reconnais que le fait de fréquenter des eaux différentes est aussi source de progrès or je pêche presque exclusivement le Rhône. Je ne prétends donc comme dans la plupart des pêches que je pratique qu’être parvenu à un niveau correct. En situation de pêche, si je m’efforce d’analyser, je procède beaucoup par intuition, ou en faisant appel à ce qu’on pourrait aussi appeler le sens de l’eau. Je suis pêcheur de carpes, souvent, mais je peux renoncer à tendre mes lignes et préférer faire exploser un chevesne sur un popper.
Heureusement pour mes résultats, je pêche depuis plusieurs saisons avec Rémi et nous formons un duo complémentaire : je suis plutôt du genre « bordélique » à la pêche, il est organisé et me dépanne souvent. Le Rhône coule sous mes fenêtres et je me charge des amorçages, je peux lui faire profiter de ma connaissance du fleuve, d’un certain sens de l’eau et de mes dernières observations. Beaucoup plus soucieux que moi de technique, c’est souvent à son exemple que je fais évoluer mes montages. Je n’hésite pas également à me reposer sur lui quant à la stratégie, dans ce domaine j’essaye d’avoir des options différentes pour chacune de mes cannes (de direction, de distance, de profondeur, de courant) ; je n’hésite pas par exemple à relancer si j’ai compté « cinq » après l’impact alors que j’espérais « six ». Replacer une ligne a fréquemment sur le Rhône une incidence sur le nombre de départs.
Toujours dans le domaine de la stratégie, le bateau est parfois fort utile pour procéder à des amorçages à la graine ou pour accéder à certains postes. En ce qui concerne la dépose en bateau, j’ai constaté son efficacité sur une gravière ; je l’ai longtemps pêché seul et très discrètement en obtenant une moyenne de poids d’une quinzaine de kilos qui me changeait singulièrement du Rhône, je pêchais essentiellement les tombants de bordure, des roselières et une ou deux bosses repérées à une soixantaine de mètres et amorcées aux glaçons, un départ dans la matinée constituait une réussite. Ayant mis Rémi dans la confidence, celui-ci imposa une logistique conséquente qui devait permettre d’exploiter sérieusement le plan d’eau. Le bateau, l’échosondeur, et la dépose de lignes sur des hauts fonds inaccessibles du bord allaient nous rapporter une dizaine de poissons en une nuit et un matin. Sur le Rhône, il est rare que la dépose des lignes soit utile, nous l’avons utilisée sur un poste particulier en mars 2004, cette digue immergée dans un bras du vieux Rhône à une quarantaine de mètres du bord nous avait valu des touches mais aussi des coupes sans appel, nous avions alors fait le siège de cette muraille à partir de l’autre berge, déposant désormais à 150 m en bateau, les sorties à bord du « Redoutable » en cette nuit frisquette de début mars furent nombreuses et un seul poisson nous faussa compagnie. En fait, sur le fleuve et en matière de pêche à la carpe, le bateau que je préfère, c’est la péniche ! Les poissons y sont très réactifs, notamment sur les secteurs en pente douce, j’ai même constaté des départs indubitablement liés aux vibrations sourdes des moteurs de péniches encore loin en aval mais qui signifiaient clairement pour les carpes du coin : « à table !».

Je suis un contemplatif et la pêche à la carpe sait offrir au pêcheur discret le spectacle permanent de la nature et même une certaine intimité, j’ai vu en deux occasions un martin-pêcheur choisir mes wildies pour affût, un castor élever avec gourmandise ses deux incisives vers ma batterie comme vers une branche de saule. La nuit, plus que le spectacle du fleuve, c’est la capture qui compte et donc c’est le souci d’être efficace sur un poste ou les contraintes de temps qui me conduisent aux pêches nocturnes, je n’ai pas de goût excessif pour cette pêche aveugle.
J’aime évidemment prendre du poisson mais le plaisir doit toujours primer. Or il arrive que la pêche, à la carpe en particulier, réclame une réelle détermination, c’est généralement Rémi qui fait alors preuve de plus d’exigence dans la pêche. Multiplier les déposes dans le froid en pleine nuit, relancer ou refaire des montages quand des herbiers dérivants dévastent les lignes, affecte gravement mon habituelle jovialité à la pêche, Rémi, brave farouchement la pluie des emmerdements jusqu’à la conclusion béate, nécessaire même s’il la sait provisoire : « Ca pêche ! ». La béatitude consiste quant à moi à pouvoir dire : « Je suis à la pêche ».


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Re: Les tribulations d'un pêcheur sachant pêcher II (Score : 1)
par olive19 actif 17 Mar 2010 - 20:15

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Merci.
Probablement ce que j'ai lu de plus agréable depuis un moment.
cdlt.
Olivier.




   

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